Il y a presque dix ans, alors que je travaillais dans les services de santé destinés à la communauté queer, une aînée trans m’a confié qu’elle avait peur d’être vue à proximité de l’école primaire du quartier. « Personne ne veut me voir là-bas », m’a-t-elle dit. « Personne ne veut voir quelqu’un comme moi près des enfants. » Je me souviens encore de la façon dont elle l’a dit. La façon dont sa voix s’est affaiblie, dont ses yeux se sont remplis de larmes. Je crois que je vais m’en rappeler toute ma vie.
Le stéréotype de prédateur·rice·s sexuel·le·s hante les communautés trans depuis les « paniques sexuelles » du milieu et de la fin du XXe siècle. Pendant des décennies, des films grand public tels que Le silence des agneaux et The Crying Game ont ancré dans l’imaginaire collectif populaire l’image de femmes trans sexuellement trompeuses et de tueurs en série travestis et violemment dépravés. Aujourd’hui, les sentiments et les mesures législatives anti-trans continuent de se multiplier à travers le monde, s’appuyant en grande partie sur l’idée que les personnes trans — en particulier les femmes trans — sont sexuellement dangereuses.
En décembre 2021, J. K. Rowling, figure controversée s’opposant aux droits des personnes trans et autrice de la série Harry Potter, a publié un message sur le réseau social X, affirmant : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. La personne dotée d’un pénis qui vous a violée est une femme. » Rédigé en référence au fait que certaines personnes accusées de viol s’identifient comme des femmes trans, ce message semble se moquer des identités trans, tout en écartant la possibilité que de « vraies » femmes puissent commettre des agressions sexuelles. Ces propos ont été repris à maintes reprises par d’autres personnes.
Le fait que les personnes trans soient également victimes de violences sexuelles ne semble pas du tout être pris en compte dans le message de Rowling. C’est l’un des fondements d’un système social transphobe : les personnes trans doivent toujours être perçues comme violentes et jamais comme des victimes, toujours comme dangereuses et jamais comme vulnérables, toujours comme des prédateur·rice·s et jamais comme humain·e·s. Il en résulte que dans l’imaginaire de la culture dominante, la victime ou personne survivante trans n’existe pas vraiment : aux yeux du monde, nous sommes des monstres, et un monstre ne peut pas être violé.
Pourtant, les recherches dans le domaine des sciences sociales brossent un tableau très différent. Depuis les années 2010, lorsque les grandes études de cohorte sur les expériences de vie des personnes trans sont devenues plus courantes, le consensus était que les personnes trans sont nettement plus susceptibles que les personnes cis de subir des agressions sexuelles au cours de leur vie. De nombreuses études montrent que près de 50 % ou plus des adultes trans déclarent avoir été victimes d’une forme ou d’une autre de violence sexuelle. Malheureusement, des statistiques similaires ont été observées chez les jeunes trans. Les personnes trans sont également quatre fois plus susceptibles que les personnes cis d’être victimes de crimes violents, y compris de viol. Les personnes trans issues de minorités ethniques, en particulier celles qui sont noires, latino-américaines et autochtones, sont encore plus susceptibles d’être victimes de violences sexuelles que leurs homologues blanches, selon l’enquête américaine US Trans Survey de 2015.
La dissonance entre l’attitude généralisée envers les survivant·e·s trans et la prévalence des expériences de survie parmi les personnes trans laisse un vide inquiétant dans notre tissu social — un trou de mémoire dans la conscience collective. Si nous sommes si nombreux·ses à avoir été victimes d’agressions sexuelles, où finissent donc toutes nos histoires?
Rejetée par l’air du temps, ignorée par un système politique qui s’efforce encore aujourd’hui d’exclure les personnes trans de la vie publique, l’expérience collective des agressions sexuelles vécues par les personnes trans ne me rappelle que le koan zen : « Si un arbre tombe dans la forêt et que personne n’est là pour l’entendre, fait-il du bruit? » Si une personne trans est victime d’une agression sexuelle dans une culture qui la méprise, que signifient réellement les notions de « guérison » ou de « justice »?
Le mouvement Me Too des années 2010, à l’instar des mouvements féministes qui l’ont précédé, a fortement mis l’accent sur la nécessité de croire les femmes comme remède à la violence sexuelle. Pourtant, comme l’ont souligné de multiples auteur·rice·s et penseur·euse·s trans au cours de la dernière décennie, pour les survivant·e·s trans, le combat va bien plus loin. Le problème ne réside pas seulement dans le fait de ne pas être cru·e·s, mais aussi dans le refus de la société de comprendre que les survivant·e·s trans sont tout aussi profondément affecté·e·s par les violences sexuelles que les survivant·e·s cis. De plus, les normes de la culture dominante empêchent la société de reconnaître que les violences sexuelles sont souvent perpétrées à l’encontre des personnes trans, non seulement par des hommes cis, mais aussi par des femmes cis.
Dans un article publié en 2018 dans le magazine them sur le mouvement Me Too et les personnes trans, l’auteurice non binaire KC Clements, qui précise avoir été assigné·e femme à la naissance, affirme que « trop de gens croient encore que [les agressions sexuelles] ne touchent que les femmes cis jugées “belles” selon les normes conventionnelles, ou qu’elles ne sont perpétrées que par des hommes cis “mauvais” ». Dans ce même article, Clements raconte une anecdote au cours de laquelle une femme cis l’a touché·e sans son consentement dans un bar : « Mon genre, mon corps et mon identité avaient été […] réduits à un objet. […] J’ai quitté le bar avec un profond sentiment de honte, comme si ce qui s’était passé était en quelque sorte de ma faute. »
Un sentiment troublant de similitude apparaît huit ans plus tard dans un essai publié en 2026 sur Substack par un·e écrivain·e trans très populaire, publié·e sous le pseudonyme d’Auto Anon. « Si vous êtes une femme cis en couple avec une femme trans, vous avez bien plus de chances de lui faire du mal qu’elle n’en a de vous en faire. Cependant, vous avez bien plus de chances d’être crue qu’elle », écrit Anon, avant d’affirmer sans détour : « Les femmes cis commettent des viols. Et les femmes cis violent d’autres femmes. »
En d’autres mots, le silence culturel qui entoure la réalité des survivant·e·s trans s’explique en partie par le fait que leurs témoignages ne correspondent pas aux attentes culturelles préexistantes quant à la nature de la violence sexuelle, à son apparence, à ses auteur·rice·s et à ses victimes. De ce fait, les voix des survivant·e·s trans ne sont pas entendues et sont exclues du débat sur la violence sexuelle et ses origines.
Cela peut avoir des conséquences graves et dévastatrices dans le secteur des soins de santé et des services sociaux destinés aux survivant·e·s trans — tant les personnes transmasculines que les personnes transféminines —, qui se heurtent à des obstacles considérables avant d’accéder à des services d’accompagnement à la suite d’une agression sexuelle. Elles risquent notamment d’être mégenrées, de ne pas être crues par les professionnel·le—s de la santé physique et mentale, ou d’être victimes de discrimination transphobe au cours de cette démarche.
Compte tenu de tout ce qui précède, il pourrait être tentant de sombrer dans le désespoir face au contexte culturel auquel sont confronté·e·s les survivant·e·s trans. Pourtant, comme c’est si souvent le cas, je crois que la réponse se trouve au sein même de la communauté : dans la longue tradition de la survie trans, la clé de notre survie a toujours été l’action collective, aussi imparfaite soit-elle. Les ressources destinées aux survivant·e·s et créées par des personnes trans, telles que la Trans Lifeline, ainsi que les groupes de soutien aux survivant·e·s dirigés par des personnes trans, comme FORGE, qui gère le site web Trans Survivors, sont des exemples d’initiatives menées par et pour la communauté trans, qui prennent de plus en plus d’importance compte tenu du contexte politique actuel.
C’est nous, les personnes trans, qui détenons les connaissances, le point de vue et l’empathie nécessaires pour créer à la fois les réseaux de soutien et la mémoire culturelle indispensables à la préservation des récits d’agressions sexuelles et de violences qui hantent notre passé et notre présent. Comme l’écrit Jackson W. Schultz, qui anime des groupes de soutien pour les personnes transmasculines :
« S’il y a un sens à donner à mes propres expériences de violence sexuelle, c’est peut-être celui-ci : je ne peux pas effacer ce que l’on m’a fait, mais je peux être reconnaissant envers les centaines d’autres survivants trans masculins avec lesquels j’ai eu l’occasion de partager et de construire au fil des années. Malgré la violence que nous avons enduré, ou peut-être grâce à elle, notre résilience est immense. »
Je suis convaincue que notre résilience sera sans limite — que le génie et la détermination combinés des survivant·e·s trans et de la communauté trans permettront de commémorer ce qui nous est arrivé, de soutenir et de guérir ceux et celles qui ont survécu, et d’honorer la mémoire de celles et ceux qui n’ont pas survécu. On va tenir bon. On va s’entraider. On le fera pour nos aîné·e·s qui nous ont précédé et ont vécu dans la peur. On le fera pour les personnes qui viendront après nous, afin qu’elles n’aient pas à vivre la même chose.