Pour plusieurs Canadien·ne·s, il est difficile d’accéder à des soins lors d’une crise de santé mentale. Pour obtenir de l’aide en cas d’idées suicidaires, il faut parfois couvrir les frais d’une thérapie privée ou, en cas d’urgence, attendre des heures aux urgences, où les membres du personnel hospitalier ne sont pas toujours en mesure d’apporter un soutien adéquat.
Les difficultés liées à la santé mentale sont courantes chez les personnes queer et trans, et les obstacles à l’accès aux soins sont particulièrement importants. Comme le révèle le rapport PTP Rapport Rose, 40 % des personnes 2SLGBTQ2SIA+ ont déclaré avoir reçu un diagnostic de trouble mental (soit deux fois plus que leurs homologues cis et hétéros). Cependant, moins de 30 % des personnes interrogées disaient être satisfaites des services de santé mentale auxquels elles avaient eu recours par le passé.
Nombre de professionnel·le·s de la santé mentale ne sont pas suffisamment formé·e·s pour comprendre ou répondre aux besoins des patient·e·s queer et trans, et ce manque de connaissances peut conduire à des soins inefficaces, voire nuisibles dans certains cas, si les patient·e·s sont victimes d’homophobie, de transphobie ou de discrimination médicale de la part des soignant·e·s. C‘est pourquoi, bien souvent, les personnes queer deviennent la première ligne de prise en charge au sein de leurs propres communautés.
Un organisme de santé mentale de Nouvelle-Écosse souhaite renforcer cette première ligne de défense en proposant une formation de sensibilisation au suicide spécialement destinée aux personnes queer et trans.
En Septembre, Marisa DiCosta, infirmier·ère et coordonnateur·rice des activités communautaires à la coopérative Healthy Minds, animera une formation « safeTALK » pour 15 citoyen·ne·s de Nouvelle-Écosse. Il s’agit d’un programme de sensibilisation au suicide proposé dans tout le Canada.
Ce programme repose sur le constat que la plupart d’entre nous, au cours de notre vie, côtoierons une personne aux prises avec des pensées suicidaires, bien souvent en silence. Grâce aux compétences pratiques acquises lors de la formation, chaque personne peut acquérir la capacité de repérer ces signes, de tendre la main et d’orienter les membres de sa communauté vers des solutions d’aide adaptées — des solutions qui doivent souvent être différentes pour les personnes queer et trans.
« Il existe encore un fossé important à combler entre le milieu communautaire et le milieu clinique », explique DiCosta.
Cette formation de quatre heures, qui s’adresse au grand public plutôt qu’aux professionnel·le·s de santé, apprendra aux participant·e·s à reconnaître les signes indiquant qu'une personne pourrait avoir des pensées suicidaires, et à engager une conversation bienveillante à ce sujet. Elle abordera également la manière d'orienter ces personnes vers de l’aide et des ressources adaptées.
DiCosta explique que cette formation est conçue pour être accessible à toute personne et vise à aider les participant·e·s à orienter d’autres personnes vers des services de santé mentale, plutôt que d’intervenir elleux-mêmes. « Il n’est pas nécessaire d’être un·e professionnel·le, ni d’avoir des connaissances approfondies en santé mentale », précise-t-il. « Il suffit d’être une personne bienveillante qui souhaite garantir la sécurité de la personne que l’on accompagne. »
En organisant une formation spécialement destinée aux participant·e·s LGBTQ2S+, DiCosta espère ancrer le programme dans l’inclusivité queer et trans et la solidarité communautaire, tout en reconnaissant les expériences uniques et les défis en matière de santé mentale auxquels nous sommes confronté·e·s. Par exemple, la séance abordera les nuances de ce qui peut conduire une personne queer ou trans à avoir des pensées suicidaires. « Nous vivons parfois des traumatismes au quotidien », explique-t-iel. « Le simple fait de devoir être soi-même dans cette société est intrinsèquement traumatisant pour les personnes queer. »
De nombreux facteurs contribuent à une mauvaise santé mentale, tels que le manque d’accès à des soins adaptés à l’identité de genre ou l’exclusion par sa propre famille. Une mauvaise santé mentale peut également résulter du fait de « ne pas avoir l’impression de vivre sa vie de manière authentique et de ne pas savoir comment y parvenir », explique Seana Jewer, responsable de l’engagement communautaire au sein de Roots of Hope, une initiative de Nova Scotia Health qui se consacre également à la prévention du suicide et au soutien communautaire.
Mais les communautés LGBTQ2S+ peuvent se soutenir mutuellement — et l’ont toujours fait. Lorsqu’un·e ami·e, un·e pair·e, un·e collègue ou un·e membre de la famille tisse un lien avec une personne qui se sent isolée, l’impact peut être profond. « Tant de personnes ont aidé [d’autres] alors qu’elles avaient des pensées suicidaires, sans jamais s’en rendre compte », explique Jewer.
Grâce à safeTALK, DiCosta espère que les gens se sentiront plus à l’aise de jouer un rôle actif dans l’intervention : apprendre à repérer les signes indiquant qu’une personne peut avoir des pensées suicidaires, et comprendre comment aborder le sujet avec elle ou savoir comment réagir ensuite.
C’est l’intervention d’un·e ami·e, qui est resté·e à ses côtés, qui a sauvé la vie de DiCosta alors qu’iel avait des pensées suicidaires.
« J’ai un·e amie qui avait remarqué que quelque chose n’allait pas et qui m’a posé des questions à ce sujet sur Facebook Messenger. Je lui ai dit en toute honnêteté ce que je vivais. Pendant environ une semaine, après m’avoir emmené·e à l’hôpital, elle m’appelait tous les jours pour prendre de mes nouvelles… »
« C’est cette attention qui m’a vraiment sauvé la vie et qui m’a permis de me remettre sur pied. »
Selon DiCosta, le programme SafeTALK est principalement conçu pour aider les personnes à repérer des signes chez leurs proches. Par exemple, elles peuvent remarquer des changements dans le comportement d'une personne : un·e collègue peut commencer à venir moins souvent au travail, ou un·e ami·e peut paraître particulièrement apathique ou détaché·e. Dans les cas les plus extrêmes, un·e proche peut écrire des lettres inhabituelles dans lesquelles iel exprime à quel point les autres comptent pour lui, ou peut laisser entendre que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Ces changements de comportement ne sont pas forcément le signe d’une crise immédiate, précise DiCosta, mais ils constituent un signal qui invite à y prêter attention davantage.
SafeTALK explique également aux participant·e·s comment intervenir lorsque ces situations se présentent. Cela commence par une conversation franche visant à déterminer si la personne qu’on accompagne a des pensées suicidaires. Bien que ce soit une question difficile à poser, DiCosta explique que cette demande peut être source de soulagement pour quelqu’un qui souffre mais qui n’ose pas en parler.
« Et se contenter de poser la question ne suffit pas », ajoute Jewer : il est également important d’écouter la réponse de la personne. Jewer recommande de s’abstenir de chercher immédiatement à résoudre le problème. Iel suggère plutôt de laisser à la personne toute la latitude nécessaire pour expliquer pourquoi elle se sent déconnectée de la vie.
« Lorsqu’une personne a des pensées suicidaires, elle n’est pas forcément d’humeur à envisager d’autres options. Proposer des solutions trop tôt peut donner l’impression que l’on cherche à résoudre ses problèmes à sa place et minimiser la gravité de sa détresse. »
« Et tout le monde n’aura pas besoin de se rendre aux urgences », précise Jewer. Avoir des pensées suicidaires ne constitue pas toujours une crise grave : plus une personne exprime tôt qu’elle est en proie à ces pensées, plus il est possible de l’accompagner rapidement et facilement pour l’aider à surmonter cette épreuve.
Le programme explique néanmoins comment mettre les personnes en relation avec des ressources capables d’apporter un soutien en matière de prévention du suicide, qu’il s’agisse d’un·e professionnel·e de la santé mentale ou d’une personne ayant suivi une formation complémentaire. Dans certains cas, cela peut impliquer d’appeler une ligne d’écoute en cas de crise liée à la santé mentale, de se rendre à l’hôpital ou d’appeler les services d’urgence, mais DiCosta souligne que pour les personnes LGBTQ2S+, ces options ne sont pas forcément sécuritaires. La personne vers laquelle elles sont orientées pour recevoir des soins et du soutien « pourrait n’avoir absolument aucune connaissance de la communauté queer », explique-t-il. « C’est un peu une question de chance. »
L’expérience vécue de DiCosta en matière d’idées suicidaire, ainsi que les expériences vécues par les participant·e·s queer et trans, façonneront les recommandations formulées au cours des scéances. DiCosta espère que les membres du groupe pourront partager leurs expériences personnelles avec des programmes locaux favorables aux personnes queer — ou non. Il espère également que, malgré les obstacles, toute personne ayant suivi la formation en ressortira avec la confiance nécessaire pour aider ou sécuriser quelqu’un si nécessaire.
Comme les services institutionnels ne sont pas forcément adaptés aux personnes LGBTQ2S+, DiCosta et Jewer soulignent tous·tes deux l’importance du lien avec la communauté tout au long du processus.
« Ce qui permet vraiment aux gens de tenir le coup, ce sont les liens sociaux », explique DiCosta.
En aidant les membres de la communauté queer à se sentir plus à l’aise de parler de suicide avec un·e proche, DiCosta estime que « davantage de personnes continueront, espérons-le, à vivre ».