Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais en m’inscrivant à l’atelier de production d’œstrogènes « faites maison ». Je ne sais même pas vraiment pourquoi j’ai décidé d’y aller. Bien que j’aie entamé ma transition médicale il y a près de treize ans, j’ai eu la chance, ou plutôt le privilège, d’accéder relativement facilement à un traitement hormonal substitutif supervisé pendant la majeure partie de cette période. Même lorsque je n’avais pas de suivi médical, j’ai toujours pu me procurer des médicaments sur ordonnance. (Partager ses ordonnances avec ses sœurs moins fortunées est une tradition bien établie entre femmes trans.)
Malgré tout, par une chaude nuit de juillet, me voilà assise par terre, dans une yourte, au milieu des bois, en pleine campagne new-yorkaise, en compagnie d’une douzaine de femmes trans, en train d’apprendre à produire des œstrogènes injectables. La femme qui anime l’atelier fait partie d’un collectif qui a déjà animé des centaines d’ateliers similaires à celui-ci, et c'est avec l'assurance enjouée d'une personne aguerrie qu'elle nous guide.
Je ne m’attendais absolument pas à ce que la synthèse d’hormones soit aussi, disons, facile. Il ne nous faut que trois ingrédients pour produire des œstrogènes injectables, et du matériel simple pour les doser et les mélanger. La fabrication inclut même un processus de stérilisation, lui-même tout aussi simple." Grâce aux indications judicieuses de la formatrice de l’atelier, l’ensemble du processus ne prend pas plus de vingt-cinq minutes.
J’aurais cru que ce serait bien plus compliqué que ça, et bien plus angoissant. J’avais imaginé des formules chimiques ésotériques, des béchers portant le symbole universel du POISON, peut-être aussi celui de LA FEMME, des éprouvettes fumantes remplies de liquide vert fluo. Au contraire, la scène avait plutôt l’air d’une soirée passée dans un cours de cuisine communautaire, jusqu’au détail des mêmes tasses à mesurer en plastique. Au final, concocter un flacon d’« Essence de la féminité » s’est avéré plus facile qu’apprendre à faire des biscuits aux pépites de chocolat. Mais est-ce sans danger ?
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L’accès aux soins d’affirmation de genre demeure toujours relatif et conditionnel. Avec l’émergence récente de lois anti-trans et l’intensification de la pression politique visant à interdire les soins de santé aux jeunes et aux adultes trans, cet accès devient de plus en plus précaire. Ce n’est qu’au milieu des années 2010 que le principe de consentement éclairé, qui consiste en des soins d’affirmation de genre indépendants d’un diagnostic de santé mentale ni d’une évaluation psychiatrique, est devenu dominant dans la prise en charge des personnes transgenres dans certaines régions du monde. Bien qu’il ait brièvement connu une popularité croissante, ce modèle est aujourd’hui l’objet d’attaques virulentes.
Même dans les milieux les plus privilégiés, la peur est omniprésente. Les personnes trans sont parfaitement conscientes de la facilité avec laquelle les autorités publiques, le complexe médico-industriel, et toutes les personnes qui veulent nous faire disparaître peuvent nous priver de notre identité, et [sont tout aussi conscientes] de la rapidité avec laquelle ces instances peuvent prendre le contrôle de nos corps au nom de la « sécurité ».
C’est peut-être ce qui m’a attirée vers cet atelier. En tant que personne trans œuvrant à la fois dans les domaines du militantisme politique et du bien-être, je suis particulièrement à l’affût des efforts constants visant à priver les personnes trans de nos droits légaux. J’entends parler des traitements hormonaux « faits maison » depuis le début de ma carrière, mais, ces derniers temps, j’ai remarqué qu’on en parle beaucoup plus souvent. Les ateliers comme celui-ci, de même que les réseaux de personnes trans qui les organisent, voient leur visibilité croître car de plus en plus de personnes trans s’y intéressent ou recherchent des alternatives à un système médical de plus en plus hostile à notre égard.
Pour être honnête, le système de santé n’a jamais été un environnement très accueillant pour les personnes trans : même dans le « meilleur » des cas, le milieu médical entretient avec nous une relation tendue. Les soins de santé peuvent être source de confusion et de dévalorisation. Le modèle médical nous présente comme des problèmes à résoudre pour le personnel infirmier et médical, ce qui donne l’impression que les personnes trans ne peuvent pas prendre soin d’elles-mêmes.
L’atelier rejette ce modèle. La formatrice nous fournissait des informations sur les effets des œstrogènes sur le corps, ainsi que des conseils de sécurité de base. Il n’y avait aucune crainte dans sa voix posée et aucune mise en garde timorée dans sa présentation pour suggérer que l’hormonothérapie « faite maison » devrait être considérée seulement en « dernier recours », dans l’éventualité où aucun soin médical légitime ne serait disponible. Elle nous transmettait simplement des savoirs et nous laissait le soin de décider comment nous en servire
J’avais passé la moitié de ma vie d’adulte à travailler dans le système de santé traditionnel, où l’hormonothérapie « faite maison » est considérée comme extrêmement dangereuse et fortement stigmatisée. Pour moi, la différence était choquante. Lorsque j’étais travailleuse sociale, on m’avait formée à mettre en garde contre ce type de soins « faits maison ». J’ai longtemps œuvré dans un paradigme où la revendication principale était l’intégration de l’hormonothérapie de confirmation de genre aux soins de première ligne et la facilitation de l’accès à celle-ci pour les personnes trans. Dans le domaine du travail social, les traitements « faits maison » étaient considérés comme suspects ; ils étaient carrément associés à la faute professionnelle et au danger et, pire encore, à une responsabilité juridique extrême pour les praticien·ne·s qui en discutaient avec leurs patient·e·s.
Aujourd’hui, certains des individus parmi les plus riches et puissants du monde consacrent leur vie à la destruction des personnes trans, ce qui me semble complètement absurde à écrire, mais non moins vrai. En même temps, le milieu médical que mes collègues et moi avons passé tant de temps à tenter d’améliorer semble sur le point de nous abandonner. Alors, je me demande : qu’avons-nous accompli, finalement ? À quoi tout cela a-t-il servi ?
Depuis la mise en place des « normes de soins » pour les personnes trans dans le système médical, l’accès à l’hormonothérapie et aux chirurgies d’affirmation de genre se heurte à des enjeux politiques et des rapports de force. Pendant la majeure partie du XXe siècle, les personnes trans souhaitant bénéficier de soins médicaux d’affirmation de genre ont dû se soumettre à une évaluation psychologique approfondie, qui pouvait durer jusqu’à plusieurs années.Elles devaient également subir le très controversé « test de la vraie vie » (Real Life Test), une période prolongée pendant laquelle elles devaient vivre conformément au rôle de genre auquel elles s’identifiaient, sans toutefois avoir accès aux hormones ni à la chirurgie.
Ces démarches, souvent décrites par les patient·es trans comme humiliantes et psychologiquement préjudiciables, ont forgé une relation intense, inextricable et profondément complexe entre les personnes trans et le corps médical. Même dans ma posture plutôt privilégiée, je sentais la pression de devoir « jouer le jeu » pour accéder aux soins en tant que jeune femme en début de transition : répondre aux questions du médecin sur mon enfance, mon passé sexuel, voire mes fantasmes masturbatoires, et y répondre « correctement » selon des critères à la fois subjectifs et imposés. Il y avait là, me semblait-il, quelque chose de sordide, de salace. Pour être honnête, ça ne semblait concerner ni ma personne ni ma sécurité. Ça me semblait concerner une tout autre chose.
Lorsque le modèle proposé aux personnes trans par le système de santé se révèle intrusif, humiliant et dévalorisant, pourquoi ne voudrions-nous pas d’une alternative qui nous redonne le contrôle de nous-mêmes ?
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Écrire un texte destiné au public sur l’hormonothérapie « faite maison » représente un véritable défi. Cette pratique est classée à haut risque par la littérature médicale et les campagnes de santé publique depuis longtemps ; d’un point de vue juridique, certaines hormones exogènes (notamment la testostérone et d’autres androgènes) sont réglementées dans certaines juridictions.
Par ailleurs, il existe également une stigmatisation culturelle et une controverse entourant l’hormonothérapie faite maison au sein de la communauté trans, et plusieurs expriment de vives inquiétudes quant à la sécurité de cette approche, même en reconnaissant qu’elle peut constituer la seule solution disponible. D’autres personnes trans, en revanche, vantent l’hormonothérapie faite maison comme une approche révolutionnaire, et considèrent que les risques sont à la fois faibles et gérables en présence de mesures de sécurité adéquates.
Les débats de responsabilité, de stigmatisation, de sécurité et d’éthique rendent délicat de décrire, dans un article, les ingrédients spécifiques, les méthodes de préparation, les groupes et les personnes concernés. Disons simplement ceci : les informations sont accessibles à celleux qui les recherchent.
En écrivant ces lignes aujourd’hui, je repense à mes collaborations avec des organisations féministes proposant des soins « faits maison » et clandestins relatifs à la contraception et à l'avortement. Je me dis que le parallèle entre les réseaux clandestins de thérapie hormonale pour les personnes trans et ceux de contraception et de soins liés à l’avortement est frappant et ne relève pas du hasard.
Dans chaque cas, l’enjeu politique central est essentiellement le même, tout comme les controverses. Tout se résume à des questions d’autonomie et d’accès : qui a le droit de transmettre des connaissances médicales à autrui ? Qui a le droit de contrôler de son propre corps et de prendre des risques pour s’affirmer? Et qui a le droit au choix ?
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La plus grande surprise de cet atelier de production d’œstrogènes « DIY » (ou « maison ») est ce que j’ai ressenti à sa fin, en tenant mon petit flacon de « fluide de genre ». Jusque-là, j’avais passé la majeure partie de l’atelier dans une humeur pensive, à écouter la voix enjouée de l’animatrice, à prendre des notes et à réfléchir à mon passé, tant comme professionnelle de santé que comme patiente.
Je m’étais présentée à cet atelier sans savoir à quoi m’attendre. J’étais venue en me disant que j’y apprendrais peut-être quelque chose qui me serait utile en tant qu’animatrice communautaire, et qui serait bon à savoir de toute façon pour quelqu’un qui s’intéresse à la culture trans. Sans doute qu’une partie de moi refusait d’admettre que ma présence à cet atelier était en fait liée à ma personne et à ma vie, à ma relation à la médecine et au pouvoir que les médecins, les thérapeutes, le personnel soignant, le gouvernement et la législation ont toujours cherché à exercer sur mon corps, et à toutes les épreuves douloureuses et humiliantes auxquelles j'ai dû me soumettre en tant que femme trans dans ce monde.
Mais là, dans cette salle avec toutes ces autres femmes trans, je ne pouvais échapper aux émotions qui montaient en moi. Je ne pouvais échapper à la crainte, à l’excitation, au chagrin de toutes ces fois où j’avais cédé à quelqu’un ou à quelque chose le droit de contrôler et de définir mon corps. Ce soir-là, je me suis sentie presque étourdie, et à en juger par les bavardages et les rires enthousiastes des autres femmes et sœurs présentes avec moi dans cette salle, je n’étais pas la seule.
Après avoir bien mélangé les trois ingrédients et stérilisé ma toute petite fiole d'œstrogènes, j’ai été submergée par une vague d’émotions indéniables. Qu’avais-je donc fait ? Que tenais-je véritablement dans ma main ? Était-ce du poison ? Ou alors une potion, la clé qui me permettrait d'ouvrir une autre manière d'être?
C’était le pouvoir. C’était le danger. C’était la liberté. C’était moi.